Le seuil de souffrance.

LE SEUIL DE SOUFFRANCE.

Des fois, j’entends dire : « on te voit jamais t’énerver, Jérôme… ». Ouais, c’est vrai, c’est très rare. C’est, en partie, parce que je cogite beaucoup.

La plupart du temps, je fais passer la réflexion avant les émotions. Ce qui m’évite la plupart du temps, d’exprimer de la colère par exemple. Je pense trop… J’essaie souvent d’expliquer chaque situation et d’y trouver une réponse réfléchie, calme, posée, tolérante. Ce qui ne veut pas dire pour autant que rien ne m’atteint, ou que rien ne me blesse. La colère peut être là, mais j’évite de l’exprimer pour réagir intelligemment. Ou avec humour, histoire de calmer le jeu. Les émotions, ça fout la merde.

C’est pareil pour la tristesse. J’ai appris à vivre avec. Je la ressens toujours mais j’ai trouvé une façon supplémentaire d’y faire face. J’ai trouvé mon seuil de souffrance.

L’ascension.

Oh, c’est pas venu comme ça, je vous rassure. Il a fallu que je grimpe vachement pour l’atteindre. J’ai commencé à grimper tout petit déjà, comme tout le monde. J’ai connu les premières souffrances. Et puis, tu comprends pas pourquoi, mais plus tu montres, plus t’en chies. Et c’est filet. T’enchaînes à mains nues, comme tu peux, mon gars. Grimper là dessus, ça s’apprend seul. Tu grimpes, tu grimpes. Tu grandis, et ça continue. Hop hop hop ! Et puis un jour, t’arrives au sommet.

Lorsque papa est mort, j’ai dis un truc à mon beau-frère : « Tu vois ça ? Ben c’est que le début, on n’a pas fini d’en chier. » Je ne croyais pas si bien dire.

Quand tu atteints ce niveau-là, le plafond s’effrite, les fondations s’ébranlent, tout commence à s’écrouler. Tu te prends pas mal de gravas dans la gueule. Et, comme je l’avais prédit, tu finis pas d’en chier. Tu découvres le niveau caché. Tu grimpes encore, tu grimpes.

Après, t’es dans le cosmos. Tu sais pas vers où tu vas, mais t’y vas. Tu passes par des étapes toutes aussi douloureuses, mais tu te blindes. Parce que faut bien se protéger. Heureusement, avec l’expérience, t’as appris à voyager en combi spatiale. Ça aide à survivre. TU sais vraiment pas où tu montes, mais t’y vas toujours. En sachant que ça va bien finir par péter, que tu vas un jour atteindre le véritable sommet. La fin du game.

Le boss final.

Et puis un jour, tu sors du cosmos, t’atteins le bout du bout. Le boss final. La souffrance ultime est là. Elle te bouffe. Tu dois la gérer. Mais tu la gères pas. Elle te bouffe de l’intérieur. Et après, elle te vomit. Tu tombes de haut. De très haut. T’atterris pas au sol, non. Pas de cette hauteur. Tu tombes jusque dans la terre. Tu te creuses ta propre tombe. Et t’y restes. Dans le noir. Longtemps.

Et puis, après un certain temps, au fur et à mesure, tu te rends compte d’un truc : « J’ai atteint mon seuil de souffrance maximal. Qu’est-ce qui peut m’arriver de pire ? ».

Alors, oui, je sais. J’ai pas encore connu la douleur physique que peut engendrer la détérioration du corps humain qui entraîne la mort. Des fois, quand je me rentre une agrafe dans l’ongle (me demandez pas comment), je relativise avec cette douleur encore inconnue de la mort. La souffrance endurée de l’agrafe dans l’ongle, c’est sûrement rien comparée à ce que je vais vivre quand je vais crever. Donc je relativise. Ça va aller…

Ça va aller.

Bref, je connais désormais mon seuil de souffrance, et tout problème, tout obstacle, peut s’y comparer. Quand quelque chose m’énerve, m’insupporte, la colère est automatiquement contrôlée par ce seuil de souffrance. Quand on a perdu la chose à  laquelle on tenait le plus, qu’est-ce qui peut arriver de pire ? Comparer, ça aide à avancer. A pas trop déprimer ou se mettre en colère pour des choses superflues. J’ai toujours ma souffrance là-haut. Elle me rattrape de temps en temps. Mais elle est désormais mesurable, gérable. Je la comprends.

J’essaie de vivre ma vie sans elle, de m’en détacher autant que possible. C’est pas toujours facile. Je dois tout faire tout seul.

Pour ça, j’ai choisi d’emprunter mon propre chemin, je souris. Je fais le con. J’aide les gens et j’essaie de me divertir et de les divertir. De leur approter un peu de bonne humeur. De leur expliquer que certains événements sont moins graves qu’ils n’y paraissent. Que ça va aller.

Ça va aller.

Ça reste entre nous.
Jérôme Morel
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By |2019-01-13T15:08:52+01:00décembre 29th, 2018|BD à lire|0 Comments

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